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George Legrady

(Santa Barbara, Californie, États-Unis)

George Legrady, Slippery Traces, 1996
George Legrady, An Anecdoted Archive From the Cold War, 1994 George Legrady, The Noise Factor, 1988 George Legrady, Pockets Full of Memories, 2001
George Legrady est né en 1950 à Budapest en Hongrie. En 1956, après l'invasion soviétique de la Hongrie, sa famille émigre au Canada et s'installe à Montréal. En 1969, il étudie la photographie avec Charles Gagnon et John Max au Loyola College à Montréal, puis au Goddard College, au Vermont, en 1972. Ces études le mènent d'abord à une pratique de la photographie à caractère social et documentaire bien qu'un Charles Gagnon le sensibilise aux questions formelles. Mais c'est par l'obtention, en 1976, d'une maîtrise en beaux-arts du San Francisco Art Institute que sa véritable carrière d'artiste commence. Il a enseigné les nouveaux médias à la Merz Akademie à Stuttgart, en Allemagne, et il est maintenant professeur de médias numériques à la University of California à Santa Barbara.

Dès la fin de ses études de maîtrise, ses travaux photographiques prennent une tournure conceptuelle qui interroge les fondements même de l'image photographique, son rapport à la réalité et ses modes de réception. L'artiste fait part de cela dans une interview récente :

« Les images que je fabrique ne relèvent pas tant de l'individualité d'un auteur, car elles prennent forme et sens par le truchement de conventions institutionnalisées qui ont mené à une conception spécifique de l'appareil photographique et, par conséquent, au format normalisé de l'image photographique. » (1)

Autrement dit, les images produites déjouent les conventions pour mieux les rendre perceptibles au spectateur. Il s'agit bel et bien d'une déconstruction de l'image photographique. Pour y arriver, Legrady réalisera dans les années 1970 des séries photographiques telles que Catalogue of Found Objects (Catalogue d'objets trouvés, 1976) et Floating Objects (Série d'objets flottants, 1980), travaux dans lesquels il s'évertue à décontextualiser des objets trouvés. Par exemple, pour Floating Objects, il se rend la nuit dans des terrains vagues ou des sites de construction, y prend des objets qu'il lance en l'air et tire des clichés au flash de ces objets en pleine suspension, la lumière crue les découpant sur un fond informe. On peut consulter le catalogue sur cédérom du Musée des beaux-arts du Canada intitulé De l'analogie au codage numérique : la photographie et l'interactivité / From analogue to digital : photography & interactive media  (2) qui reproduit ces œuvres photographiques ainsi que les travaux subséquents de l'artiste.

Au début des années 1980, George Legrady commence à s'intéresser aux ordinateurs et aux images de synthèse ou celles traitées numériquement. Il apprend la programmation et ses travaux photographiques poursuivent des préoccupations similaires au moyen de l'ordinateur. Legrady en parle dans cette même interview :

« L'un de mes objectifs en travaillant avec les ordinateurs et la programmation informatique était d'introduire des œuvres qui, d'une manière ou d'une autre, examineraient la limite entre le vraisemblable et la simulation, quelque chose qui aurait l'allure d'une photographie ou qui serait issue de la technique photographique, mais qui en fait serait essentiellement le résultat d'opérations algorithmiques. Ce travail a finalement donné lieu, du milieu à la fin des années 80, à beaucoup d'expérimentations avec le traitement de l'image numérique qui m'ont permis de réaliser ma première œuvre interactive, intitulée Equivalents II . Cette pièce a été présentée dans les expositions Iterations et Photography after Photography, qui exploraient la relation entre l'image, la culture et la technologie. » (3)

Dans la même période, avant Equivalents II (1992-1994), Legrady produit plusieurs séries d'images de synthèse ou traitées par des moyens informatiques. Parmi celles-ci mentionnons Authority of the News (L'autorité des actualités, 1987), Poetics of the News (La poétique des actualités, 1987), The Noise Factor (Coefficient bruit, 1988), Words and Words (Des mots et des mots, 1990). Dans ces travaux, plutôt que de partir d'objets trouvés comme dans les premières séries photographiques, l'artiste puise des « images trouvées  », notamment des images des actualités télévisées qui subissent ensuite un traitement numérique. The Noise Factor serait à cet égard emblématique de toute une problématique, en ce que Legrady ajoute du bruit aux images qu'il a puisées à la télévision. Cette notion de « bruit » est évidemment dérivée de la théorie de l'information où le bruit est non seulement facteur de brouillage des messages mais aussi signale l'entropie des systèmes. Dans tous ces travaux, Legrady continue la déconstruction de l'image iconique, de sa véracité et de son authenticité, en rendant perceptible les manipulations électroniques des images.

C'est avec Équivalents II que débute son travail proprement interactif au début des années 1990. Cette œuvre à laquelle on accède par ordinateur permet à l'usager d'entrer un texte, une phrase en fait, transformée ensuite en image par un algorithme de synthèse fractal. Le titre établit une relation entre le design algorithmique et l'œuvre d'Alfred Stieglitz, Equivalents (1922) (4). Le résultat à l'écran, l'image produite à partir de la phrase, n'a que peu de rapport, en termes iconiques, avec cette dernière. Legrady a souvent fait mention de son intérêt pour les écrits de Roland Barthes et nous pouvons soupçonner que cette œuvre explore justement le rapport du langage à la représentation iconique dont parle Barthes dans plusieurs textes.

Mais c'est surtout avec An Anecdoted Archive From the Cold War (Une archive anecdotée de la guerre froide, 1994) que Legrady se fera connaître comme artiste œuvrant dans l'exploration de l'interactivité. De toutes ses œuvres, c'est l'une des plus autobiographiques. D'une certaine manière, il reprend des stratégies similaires à celles employées dans ses travaux antérieurs, le catalogage d'objets ou d'images trouvés, la décontextualisation ou la recontextualisation de ceux-ci par le truchement d'un dispositif que l'artiste invente. Cette fois-ci, il crée une base de données, navigable par l'usager, qui met en contraste l'iconographie et la propagande de l'Ouest capitaliste et celles de l'Est communiste avec, on s'en doute, un accent sur la Hongrie. Consulter cette base de données, c'est à la fois naviguer dans des documents historiques et personnels. L'œuvre est une démonstration de ce qui configure une personne dans un horizon historique donné, comment le personnel, parfois, s'amalgame et s'enchevêtre à l'historique.

« Dans An Anecdoted Archive from the Cold War, l'autobiographie vise plutôt à analyser la façon dont l'artiste construit son identité et définit sa pratique dans un contexte politique et social donné, celui de la guerre froide. La collection ici devient un moyen de formaliser des modalités de construction identitaire » (5).

Slippery Traces (1996) retourne à des préoccupations formelles et conceptuelles plus directement liées à ses travaux photographiques antérieurs. Dans cette base de donnée contenant 230 cartes postales interreliées, l'usager passe le curseur sur une image pour en découvrir les points actifs (hot spots). En cliquant sur ceux-ci, il se verra amener vers une autre image et devra continuer ainsi d'une image à l'autre. La navigation, pour l'usager, semble être aléatoire, de même que les liens pouvant exister entre les images. Legrady voulait dans cette œuvre explorer la narrativité non linéaire, s'inspirant du nouveau roman et de L'Année dernière à Marienbad (1960) d'Alain Robbe-Grillet, et en même temps produire une esthétique techno à la Blade Runner (1982). Mais encore une fois nous retrouvons dans cette œuvre les notions de collections, d'images trouvées, de décontextualisation et de recontextualisation qui travaillent le rapport spectatoriel aux images et leur réception.

En 1997, le Musée des beaux-arts du Canada présentait une exposition solo des œuvres de George Legrady couvrant vingt ans de production photographique et des projets faisant appel à l'informatique et à l'interactivité à partir des années 1980. À l'occasion de cette exposition, plutôt que de publier un catalogue imprimé, le musée avait produit avec l'aide de l'artiste un catalogue sur CD-ROM. La fondation Daniel Langlois, en accord avec Legrady, a réalisé en 2005 l'adaptation du CD-ROM pour le Web.

Jean Gagnon © 2000 FDL

(1) George Legrady: Transitional Spaces, München, Siemens Kulturprogramm, 1999, p. 13.

(2) De l'analogie au codage numérique : la photographie et l'interactivité = From analogue to digital : photography & interactive media, Ottawa, Musée des beaux-arts du Canada, 1997. http://www.fondation-langlois.org/legrady/

(3) George Legrady: Transitional Spaces.

(4) Pour plus de renseignements sur ce photographe, voir : http://www.nga.gov/feature/stieglitz/asmain.htm

(5) Anne Benichou et Jacques Doyon, « Collection/fabrication : regards croisés sur l'œuvre de George Legrady », Parachute n° 92 (oct./nov./déc. 1998) p. 32.