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John Cage

Variations VII (historique)

Le 21 mai 1966, quelques mois avant 9 Evenings, à l'occasion d'une table ronde intitulée « The changing audience for the changing arts », John Cage commence ainsi son intervention : « Sommes-nous un public pour l’art par ordinateur? La réponse n’est pas non; c’est oui. (1) » Lecteur de McLuhan et de Buckminster Fuller, il est à cette époque très attentif aux développements des réseaux de télécommunication, à leur impact sur la société et sur l'art. Ainsi, l'une de ses premières idées pour 9 Evenings, mentionnée dans un courrier de Billy Klüver à John Pierce alors que le festival devait avoir lieu à Stockholm, est d'utiliser les moyens de communication télévisés transatlantiques, via satellite. Si ce projet de performance à distance, précurseur des Jeux de communication de Jacques Polieri en 1972 ou encore du Satellite Arts Project en 1977 de Kitt Galloway et Sherrie Rabinowitz, n'a pu avoir lieu, Cage conserve néanmoins dans Variations VII cette idée de présence à distance : des radios et des lignes téléphoniques permettent de retransmettre sur scène, en temps réel, des sons captés à l'extérieur du lieu de représentation.

Variations VII s'inscrit dans deux séries d'œuvres de John Cage : une série intitulée Variations, dont cette œuvre est le septième opus, et les « Theatre Pieces. (2) » La série Variations commence en 1958 et s'achève en 1967 avec Variations VIII. Ces œuvres ont pour point commun l'exploration de l'indétermination dans la composition musicale. L'ancrage de Variations VII au sein de cette série est explicité dans un texte de Cage écrit en 1972 : « Variations VII: 7 Statements Re A Performance Six Years Before », qu'il faut comparer avec son brouillon (3). Outre les principes de base de la performance, rappelés dans leurs grandes lignes, une suite de chiffres romains, dont certains sont raturés, indique les liens entre Variations VII et les Variations précédentes. John Cage établit une filiation directe avec les opus 3 et 5, éventuellement avec l'opus 6. Variations III comprend une suite d'actions dont les sons étaient amplifiés, par exemple le son de la gorge alors que le performeur avale un verre d'eau. C'est sans doute ce principe d'amplification de sons inaudibles ou ténus qui permet d'établir un lien entre les deux œuvres. Cage est plus explicite lorsqu’il décrit la relation qu’entretient Variations VII avec Variations V, dont la première a lieu en juillet 1965 au Lincoln Center à New York. Le lien n'est plus esthétique, mais technologique : il s'agit de l'utilisation de cellules photoélectriques pour déclencher des sons. Ce principe avait été mis au point par Billy Klüver, qui décrit ainsi la performance : « Les sons pour Variations V étaient des émissions de radios à ondes courtes et des enregistrements de sons tels que le tuyau de vidange d’un évier ordinaire de cuisine, un son que John aimait particulièrement, selon David. Aux Bell Labs (Murray Hill, N.J., États-Unis) nous avons mis au point dix cellules photoélectriques qui déclenchaient des commutateurs pouvant mettre en marche et arrêter les sons. Elles étaient placées au bord de la scène et déclenchaient ou interrompaient les sons au passage des danseurs. Robert Moog avait aussi fourni dix antennes capacitives qui étaient activées lorsque les danseurs passaient à proximité. L’équipement était placé à l’arrière de la scène, derrière les danseurs, et tout le monde y travaillait durant une performance. Sur le mur derrière nous était projeté du matériel filmique de Stan VanDerBeek et de Nam June Paik. (4) » Il s'agit là de l'une des toutes premières expériences d’utilisation de capteurs dans une chorégraphie.

John Cage considère Variations V comme une « performance audiovisuelle » (audio-visual performance), autrement dit une œuvre théâtrale, si l'on se réfère à sa propre définition du théâtre : « Le théâtre engage à la fois la vue et l’ouie. (5) » À ce titre, l'aspect visuel de Variations V, comme de Variations VI et VII, inscrit ces œuvres dans les « Theatre Pieces » de John Cage. Le brouillon d’un texte sur Variations VII « Variations VII: 7 Statements Re A Performance Six Years Before » fait référence au théâtre d'ombres. D'immenses toiles blanches projettent les ombres des musiciens et des objets, théâtralisant la manipulation du son. Les lampes disposées sous les tables ont ainsi une double fonction : envoyer un signal aux cellules photoélectriques et créer des ombres gigantesques, qui occupent la quasi-totalité de l'espace scénique de l'Armory. Autre préoccupation de John Cage, liée à l'aspect visuel de la performance : le rapport au public. « Places assises ou non », précisent ses notes. Libre au spectateur d'investir la scène, de déambuler ou bien de rester assis dans les gradins; d'instaurer ainsi son propre rapport à l'œuvre, d'élaborer sa propre expérience.

Clarisse Bardiot © 2006 FDL

(1) Cage, John, « Diary: audience 1966 » in A year from monday, new lectures & writings by John Cage, Londres, Marion Boyars, 1975, p.50. Édition originale: Calder and Boyars Ltd, 1968.

(2) Sur les « Theatre Pieces », voir: Fetterman, William, John Cage's theatre pieces : notations and performances, Amsterdam, Harwood Academic Publishers, 1996. (Contemporary Music Studies; 11).

(3) Cage, John, Variations VII: 7 Statements Re A Performance Six Years Before, New York, Henmar Press, 1972, (3) p. JPB 94-24, folder 295, 296. Astor-Lenox and Tilden Foundation. Music Division, New York Public Library of Performing Arts.

(4) Cit. in Fetterman, William, ibid., p. 129-130.

(5) Kirby, Michael; Schechner, Richard, « An Interview with John Cage », The Drama Review, vol. 10, no. 2 (Winter 1965), p.50.